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Note

La résonance des solitudes — compagnons IA et désinstitutionnalisation affective

Par Paul Paris

L'essor des compagnons conversationnels n'explique pas la solitude contemporaine. Il en révèle l'ampleur, et oblige à reconsidérer ce que nos institutions affectives ont cessé de produire.


Premier volet d’un diptyque sur les fractures émotionnelles de l’intelligence artificielle, qui prolonge la série de la Fondation Pandore consacrée aux transformations identitaires, sociales et politiques induites par le déploiement de l’IA. La note complète au format PDF (28 pages) contient l’appareil méthodologique et bibliographique intégral.


En avril 2025, la Harvard Business Review identifiait pour la première fois la thérapie et la compagnie comme les deux premiers usages déclarés de l’intelligence artificielle générative — devant la rédaction professionnelle et l’aide à la programmation. Replika revendique trente millions d’utilisateurs cumulés, Character.AI plus de vingt millions d’utilisateurs actifs mensuels avec des durées de session dépassant régulièrement la demi-heure. En Chine, Xiaoice approche les sept cents millions d’inscrits. Ces chiffres ne décrivent pas un phénomène marginal. Ils décrivent une nouvelle configuration sociologique, dans laquelle une fraction croissante de la population mondiale entretient avec des programmes informatiques des relations qu’elle qualifie spontanément d’amicales, amoureuses, thérapeutiques ou intimes.

Deux tentations doivent être écartées d’emblée pour comprendre ce phénomène. La première — technophobe — consiste à attribuer aux compagnons conversationnels la responsabilité d’une supposée « épidémie de solitude ». La seconde — technophile — consiste à les présenter comme la solution providentielle à un mal social préexistant. Ces deux postures partagent la même simplification : elles isolent l’objet technique de son contexte historique et social, et postulent une causalité linéaire que l’état de la recherche ne permet pas d’établir.

Une troisième voie est plus exigeante mais plus juste. Les compagnons conversationnels constituent un révélateur sociologique de premier ordre, parce qu’ils rendent visible et mesurable un déficit relationnel que les institutions traditionnelles ne parvenaient plus à compenser. Leur succès commercial ne raconte pas seulement une histoire technologique. Il raconte une histoire sociologique de longue durée, dont les ressorts sont à chercher dans la transformation des cadres collectifs de l’attachement depuis le milieu du XXᵉ siècle.

Les données françaises récentes contredisent l’intuition spontanée qui associe solitude et grand âge. L’enquête Solitudes 2024 de la Fondation de France, conduite avec le Cerlis et le Crédoc auprès de trois mille personnes représentatives, établit que 12 % des Français de quinze ans et plus se trouvent en situation d’isolement relationnel objectif — c’est-à-dire dépourvus de tout réseau de sociabilité significatif. Le sentiment subjectif de solitude touche pour sa part 24 % de la population. Le baromètre Ifop-Astrée 2024 documente une solitude chronique en hausse : 17 % en 2024, contre 13 % en 2018, une progression de quatre points qui n’est pas retombée à son niveau pré-pandémique malgré la reprise complète de la vie sociale. Le pic du sentiment de solitude se situe chez les 25-39 ans (35 %), suivi des moins de 25 ans (28 %). À l’inverse, les 60-69 ans présentent le taux le plus bas. 40 % des moins de 25 ans déclarent une solitude chronique, contre 7 % des plus de 65 ans. Cette inversion générationnelle constitue probablement l’enseignement le plus important — et le plus contre-intuitif — de la recherche récente.

Cette distribution n’est pas démocratique. 17 % des personnes à bas revenus sont en situation d’isolement objectif, contre 7 % des hauts revenus, un écart qui s’est creusé de quatre points en un an. 44 % des chômeurs se sentent seuls, contre 23 % des actifs occupés. La solitude se concentre sur les vulnérabilités cumulées, dans une géographie sociale précise des manques relationnels.

Cette concentration n’est pas un accident. Elle est le produit d’une transformation longue, qu’une tradition sociologique entière permet de nommer. Robert Castel, dans Les métamorphoses de la question sociale (1995), désignait par désaffiliation le processus par lequel un individu perd progressivement ses attaches aux supports collectifs : le travail stable, la famille élargie, le voisinage, les protections sociales institutionnalisées. La désaffiliation n’est pas l’exclusion — état statique — mais un mouvement de décrochage qui produit ce qu’il appelait un « individualisme négatif », un individu réduit à lui-même non par choix mais par retrait des supports. Serge Paugam, prolongeant cette analyse, a montré que l’intégration sociale ne se mesure pas au compte des relations mais à la capacité à mobiliser simultanément quatre registres de liens : filiation familiale, participation élective (amicale, associative), participation organique (professionnelle), citoyenneté. La fragilité contemporaine tient moins à un effondrement global de ces liens qu’à une concentration différentielle : certains cumulent les quatre registres, d’autres en sont privés sur plusieurs simultanément.

C’est dans cette configuration que les compagnons conversationnels prennent leur sens. Ils ne créent pas le vide relationnel. Ils s’y engouffrent. Quand la famille élargie n’amortit plus, quand la paroisse n’amortit plus, quand le syndicat n’amortit plus, quand le voisinage n’amortit plus, la défaillance d’une relation singulière — rupture, deuil, conflit — n’a plus d’amortisseur. Les compagnons conversationnels constituent un amortisseur de dernier recours, accessible précisément parce qu’aucune autre médiation collective n’est plus disponible pour beaucoup.

Nous proposons de parler de résonance plutôt que de causalité pour décrire cette relation. La résonance désigne ici la concordance structurelle entre une offre technologique apparue à un moment historique précis (maturité des grands modèles de langage en 2022-2023) et une demande affective constituée bien avant, par un autre processus, jusque-là servie — imparfaitement, partiellement — par d’autres médiations. Cette distinction sémantique n’est pas un confort rhétorique. Elle a des conséquences pratiques : si l’on raisonne en termes causaux, on cherche à éliminer la « cause » par la régulation ou l’interdiction ; si l’on raisonne en termes de résonance, on cherche aussi à reconstituer les médiations défaillantes. La seconde stratégie est plus exigeante mais probablement plus efficace.

Les premières études longitudinales disponibles permettent de préciser le diagnostic sans le trancher. L’étude MIT Media Lab — OpenAI conduite par Fang, Pataranutaporn, Maes et leurs collègues (mars 2025) documente qu’un usage quotidien intensif des chatbots conversationnels est associé à une augmentation du sentiment de solitude, à une dépendance émotionnelle accrue et à une réduction des interactions sociales hors-ligne. L’étude panel à trois vagues publiée dans l’International Journal of Human–Computer Interaction (janvier 2026) établit qu’au niveau intra-individuel, des augmentations de l’anxiété d’attachement précèdent les augmentations d’usage des compagnons — ce qui suggère que l’usage est, au moins en partie, une réponse à des variations d’état émotionnel, et non leur cause exclusive. À l’inverse, une étude récente de la Harvard Business School (De Freitas et Oguz-Uguralp, 2025) conclut que les compagnons IA réduisent significativement le sentiment de solitude à court terme, avec une efficacité comparable à celle d’une conversation avec un humain inconnu. Ces résultats hétérogènes interdisent toute conclusion univoque. Trois constats paraissent néanmoins solides : l’effet n’est ni univoquement positif ni univoquement négatif ; les usages intensifs présentent des corrélations préoccupantes, surtout chez les personnes initialement fragilisées ; la causalité reste à établir, plusieurs scénarios concurrents étant compatibles avec les données.

Trois familles de réponses publiques s’organisent autour de ce diagnostic. La voie régulatrice agit sur l’offre : transparence, protection renforcée des mineurs, encadrement des designs persuasifs, auditabilité externe des plateformes. Elle est nécessaire mais insuffisante : elle traite le symptôme. La voie institutionnelle agit sur la demande, par la reconstitution patiente des médiations défaillantes — politique associative ambitieuse, urbanisme du lien au sens d’Eric Klinenberg, accompagnement des transitions biographiques (entrée dans l’enseignement supérieur, premier emploi en télétravail, séparation, deuil), valorisation du travail relationnel. Son horizon se compte en décennies plutôt qu’en années, ce qui explique son impopularité politique. La voie hybride articule encadrement de l’offre et soutien sélectif d’usages encadrés (gérontologie, accompagnement psychologique supervisé), en différenciant les profils d’usage et en préparant ce qu’on pourrait appeler une « littératie relationnelle » — équivalent pour les IA conversationnelles de l’éducation aux médias.

Aucune de ces voies n’est suffisante seule. Une politique sérieuse en mobilise les trois simultanément, en assumant que la deuxième — la moins médiatisée — est probablement la plus structurante à long terme. Le débat public oscille aujourd’hui entre l’indignation morale et la fascination technologique. Aucune des deux postures ne suffit à penser ce qui se joue : la transformation d’un paysage relationnel ancien, dans lequel des dispositifs nouveaux occupent un espace que d’autres médiations ont cessé de tenir.

Cette note constitue le premier volet d’un diptyque. Le second, Le soi en miroir, explore le versant micro-psychologique du même phénomène : ce que devient l’identité quand son principal espace d’élaboration est un agent conversationnel.


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